Guadeloupe : le grand gâchis

On dira qu’il fallait en finir. Qu’il était urgent d’arrêter les dégâts avant que la Guadeloupe ne sombre définitivement dans le chaos. Tout cela est vrai. Mais on aura beau tourner l’affaire dans tous les sens, le constat est là : la violence a payé. Après sept semaines d’émeutes, de chantage et de désinformation, alors que la crise, sur fond de lassitude générale, semblait péniblement trouver le chemin de la sortie (pour tout l’Outre-Mer, elle coûtera au budget la bagatelle de 848 millions d’euros), comment ne pas être saisi de vertige face à ce qui a toutes les apparences d’une faillite de l’Etat de droit ?

L’Etat ? Tout au long des « événements », il a semblé aux abonnés absents. Aveugle avant – mais cette cécité ne date pas d’hier -, il n’a pas su traiter un certain nombre de dysfonctionnements économiques et d’injustices sociales qui exaspèrent la population. Paralysé au début du conflit, il a craint d’appliquer la loi républicaine contre des « blocages » évidemment illégaux. Hésitant dans la tempête, il a ajouté aux troubles en donnant le sentiment qu’il était prêt à tout lâcher. Et voici maintenant que certains, à l’instar de Frédéric Lefebvre, le porte-parole de l’UMP, prétendent renvoyer dos à dos «deux méthodes un peu extrémistes» : celle des boutefeux du LKP et celle des chefs d’entreprise dont le seul crime est de ne pas vouloir appliquer au-delà du raisonnable un accord qu’ils n’ont pas signé. Halte à la démagogie ! François Fillon, c’est heureux, a fait savoir que les forces de l’ordre ne laisseraient pas les nervis imposer leur étrange conception du « dialogue social ». Espérons.

En attendant, le LKP plastronne. Il aurait tort de se priver. Il s’est battu, il a gagné. Et Elie Domota, militant politique habile, a conquis ses galons de leader charismatique. Il faudra, à l’avenir, s’habituer à compter avec lui.

Mais le triomphe de Domota est loin d’être complet. S’il a obtenu satisfaction sur la quasi-totalité des revendications officielles qui composaient la plate-forme du LKP (et notamment l’augmentation de 200 euros par mois), son objectif caché, le seul qui l’intéresse en vérité, n’a pas été atteint, loin de là : à 80 % (voir le sondage que nous avons publié la semaine dernière), les Guadeloupéens veulent rester français. Contrairement à ce qu’espéraient les durs du LKP, la crise, qui a exaspéré une partie de l’opinion métropolitaine, ne semble pas avoir radicalisé l’opinion guadeloupéenne. Les états généraux de l’Outre-Mer permettront-ils aux indépendantistes d’emballer la machine ? Voire. Depuis 1946, à chaque fois que les habitants de l’île ont été consultés sur l’indépendance ou l’autonomie (en 2003 encore, par près de 75 % des voix), ils ont répondu non. Mais il faut peut-être, pour crever l’abcès, que les questions taboues soient à nouveau posées…

Et la Guadeloupe? Elle s’enfonce, elle s’enfonce. Sur son économie anémiée, la crise a fait l’effet d’un tsunami. Le bilan en emplois perdus, en entreprises fermées, en clients envolés est, pour l’heure, incalculable. Mais tout ceci ne serait que demi-mal si la Guadeloupe devait sortir renforcée de l’épreuve. Las ! Tout indique au contraire que les maux dont elle souffre vont en être aggravés.

Car le problème fondamental de l’île, celui qui, si l’on veut bien aller au fond des choses, explique tout – la faiblesse relative des revenus (inférieurs à ceux de la métropole, mais trois à quatre fois plus élevés que dans le reste de la Caraïbe), la vie chère (pour ceux qui ne sont pas fonctionnaires), les monopoles, la concentration des richesses… – tient à la faiblesse insigne de son tissu économique. Avec 40 % de fonctionnaires, 25 % de chômeurs, 15 % de RMistes, c’est près de 80 % de la population qui vit des transferts de l’Etat… Ce qui manque à la Guadeloupe ce sont des entreprises, moyennes ou grandes, touristiques ou industrielles, pour créer de l’emploi et du pouvoir d’achat, permettre à une classe moyenne noire de s’enrichir et d’affirmer sa dignité.

Or que vient-on de faire, avec le super-RSA et les 200 euros ? On a alourdi un peu plus le revenu d’assistance, et plombé davantage encore la rentabilité des entreprises ! Mais quel décideur économique, en métropole ou dans le monde, irait aujourd’hui investir dans une île où la situation politique et sociale est explosive, où les coûts salariaux sont plus élevés que dans toute la région, où l’activité peut à tout moment être bloquée par des bandes armées, et où il sait qu’en cas de conflit social l’Etat interviendra pour qu’il augmente ses salaires et baisse ses prix ? Ce chef d’entreprise-là, s’il existait, serait un saint que son conseil d’administration ferait aussitôt enfermer ! C’est pourtant d’hommes comme lui dont la Guadeloupe a besoin, si l’on veut en finir – enfin – avec ce grand gâchis.

Un article écrit le 6/03/2009 par Alexis Brézet (Rédacteur en chef du Figaro)

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